Antioche n’est pas un modèle d’implantation d’églises

L’implantation d’églises est aujourd’hui couramment considérée comme un devoir de l’Église et la meilleure manière d’évangéliser. La plupart des spécialistes reconnaissent pourtant qu’aucun texte du Nouveau Testament et des écrits de l’Église ancienne n’impose explicitement un tel devoir.1 Là où les interprétations divergent, c’est sur la raison de ce silence.2 L’usage contemporain, souvent vague et mouvant, du terme « missionnel » n’apporte guère de clarté au débat.

Le passage biblique le plus souvent utilisé pour justifier un devoir d’implantation d’églises est Actes 13:1–3. L’église d’Antioche, consciente de sa responsabilité d’implanter de nouvelles communautés chrétiennes, aurait envoyé les apôtres Barnabas et Paul pour accomplir cette mission. C’est une lecture erronée des données historiques et du texte des Actes.

Bien qu’Antioche était l’une des plus grandes cités de l’Empire romain, nous savons en réalité peu de choses sur sa communauté chrétienne. Si Ignace d’Antioche et Eusèbe de Césarée la mentionnent à de multiples reprises , elle n’est jamais présentée comme l’église ayant envoyé Paul ni comme une église missionnaire.

J’ai écrit un article assez détaillé à ce sujet, publié par la revue Neotestamentica en 2022. Ayant obtenu l’autorisation de le distribuer, je partage ici une version légèrement retravaillée de ses conclusions.

Conclusions de l’article

Antioche est souvent présentée comme une église consciente de sa responsabilité missionnaire, une communauté pionnière ayant élaboré une stratégie pour accomplir sa mission, un modèle à suivre aujourd’hui.

Pourtant, ni le texte des Actes ni les données historiques ne soutiennent une telle lecture. Elle minimise ou contredit même des motifs théologiques présents dans les Actes et le Nouveau Testament.

Bien que Luc connaisse le vocabulaire de l’envoi, ni Antioche ni Jérusalem ne sont le sujet des verbes dénotant l’envoi en mission. Les cas de Pierre et de Jean dans Actes 8:14 et de Barnabas dans Actes 11:22 ne font pas exception. Ce qui frappe, au contraire, c’est la passivité d’Antioche. Ni Jérusalem ni Antioche ne semblent avoir de stratégie missionnaire proactive. Antioche n’est pas le sujet des verbes en 11:27–30 ; 14:24–28 et 18:22–23. En 13:1–3, c’est l’Esprit qui prend l’initiative d’envoyer Barnabas et Paul, pas l’église. Rien n’indique que les responsables de l’église d’Antioche « servaient et jeûnaient » afin de discerner une mission à accomplir.

Le seul rôle actif d’Antioche est l’envoi d’une aide à Jérusalem (Actes 11:29–30) et de Paul, Barnabas et quelques autres personnes au Concile de Jérusalem (15:2–3). Ailleurs, le rôle de l’église est de laisser Barnabas, Paul, Silas et Judas (13.3 ; 14:26 ; 15:33) partir. Dans l’ensemble, nous n’apprenons presque rien sur l’église d’Antioche par le livre des Actes. Nulle part dans le Nouveau Testament ni dans la littérature chrétienne ancienne, Antioche n’apparaît comme partenaire active du ministère Paul.

Faire d’Antioche une église missionnaire et lui donner un quelconque contrôle ou rôle actif dans l’implantation d’églises dans les Actes revient à ignorer les motifs théologiques qui y sont développés. Là, la diffusion de la parole résulte avant tout de l’action de l’Esprit et, secondairement, de celle d’individus, jamais d’une stratégie d’une communauté chrétienne. Luc insiste pour présenter Dieu comme l’agent de son histoire. Dans les Actes et dans le reste du Nouveau Testament, les apôtres sont les envoyés de Dieu uniquement, non pas ceux d’une communauté locale. Dépeindre Antioche comme un modèle d’implantation d’églises passe à côté du sens du récit de Luc, qui s’intéresse à la croissance de la Parole par l’initiative de Dieu et par son envoi d’individus, et non à d’hypothétiques stratégies de mission et d’implantation de communautés par l’Église.

En outre, faire d’Antioche une église missionnaire ne trouve pas d’appui dans les données disponibles dans le Nouveau Testament et la littérature chrétienne ancienne. Une telle lecture est souvent avancée sans prêter pleinement attention aux données explicites du texte, comme c’est souvent le cas avec le verbe ἀπολύω en Actes 13:3 par exemple.

L’argument développé ici ne doit pas être interprété comme un argument du silence. (voir la note 47 dans l’article). Il ne nie pas qu’Antioche ait pu avoir un rôle missionnaire dans l’Église ancienne. Que ce soit le cas ou non, les données disponibles ne nous permettent pas de l’affirmer. Si Luc et les premiers auteurs chrétiens étaient conscients d’un rôle missionnaire actif et délibéré d’Antioche, ils ont choisi de le taire. Ce qui compte, c’est ce que l’auteur des Actes dit : l’impulsion missionnaire et l’implantation d’églises, lorsqu’elle se produit, viennent de Dieu. Si un modèle d’implantation d’églises par une église mère doit être cherché dans les Actes, il faut le trouver ailleurs qu’à Antioche. Cette lecture a bien évidemment de nombreuses conséquences pratiques, dont certaines ont déjà été développées ailleurs (voir publications).


  1. Nombre d’églises étant implantées là où existent déjà d’autres communautés chrétiennes, les stratégies d’implantations sont d’ailleurs souvent en contradiction avec la philosophie de Paul exprimée en Romains 15.20. Un texte que l’on préfère en général ignorer. ↩︎
  2. Sur ce silence, voir, parmi de très nombreux exemples: « It is striking that the numerous, often rather specific exhortations that Paul addresses in his letters to the churches that he established or knows do not include appeals to be active in mission and evangelism and to work toward winning additional inhabitants of their cities and of the surrounding villages to faith in Jesus Christ. This silence has been variously explained. » Schnabel, Eckhard J. Early Christian Mission. InterVarsity Press Apollos, 2004, p. 1452. ↩︎