Laurent Tessier, Le sionisme chrétien : histoire d’une alliance méconnue (XIXe-XXIe siècle). Histoire. Genève, Labor et Fides, 2026.
« L’homme illuminé dans la prière aimerait bien amener le Royaume des cieux par la violence, avant le temps prévu ; mais le Royaume des cieux ne se laisse pas prendre par la violence, il croît. » (Franz Rosenzweig, L’Étoile de la rédemption)
« L’homme dominé par le Cela est bien forcé de voir dans le dogme du cours invariable des choses une vérité qui introduit de la clarté dans la confusion; en réalité ce dogme ne fait que l’assujettir plus fortement au monde du Cela … C’est dans le rapport des uns avec les autres que se déroule l’histoire vraie. » (Martin Buber, Je et Tu)
À l’aube du XXe siècle, le projet sioniste de Theodor Herzl rencontra un succès mitigé en Amérique du Nord. En 1948, les États-Unis furent pourtant les premiers à reconnaître l’État d’Israël. Aujourd’hui, ils en sont sans doute les plus farouches défenseurs. Un mythe circule depuis longtemps, ce revirement serait dû au poids du lobby juif. Ce mythe cache l’ascendance immensément plus importante et souvent méconnue en francophonie d’une partie de l’évangélisme anglo-saxon. C’est l’histoire de ce revirement et de la montée en puissance de ces chrétiens que raconte Laurent Tessier.
Depuis quelques décennies, le rôle sans doute le plus déterminant dans ce récit est celui des dispensationalistes. Malgré son essoufflement, ce mouvement évangélique, dont on fait remonter l’origine à J. N. Darby et C. I. Scofield, reste influent par ses réseaux missionnaires et médiatiques (336). La Bible d’étude de Scofield, publiée en 1909, fut traduite dans de nombreuses langues et se vendit à des millions d’exemplaires. Je possède encore ma copie de la traduction française de 1975 de l’édition anglaise de 1967. Étant donné mes années passées dans les milieux évangéliques francophones et anglo-saxons, je me devais de lire « Le sionisme chrétien ».1
Dès la fin du xixe siècle, de nombreux dispensationalistes le disaient, Dieu est à l’œuvre pour préparer la venue du Christ, qui sera précédée par le retour du peuple juif en Palestine. En 1970, dans « The Late Great Planet Earth », vendu à des dizaines de millions d’exemplaires et que j’avais lu à l’époque, Hal Lindsey l’avait prédit, environ quarante ans après la fondation de l’état d’Israël en 1948, Jésus-Christ reviendrait pour régner sur terre. Avant cela, « bientôt » disait-il, le temple détruit il y a deux mille ans serait reconstruit à Jérusalem (Lindsey1970, 54). Pour hâter la venue du Messie, les chrétiens n’ont donc d’autre choix que d’activement soutenir Israël. Également vendue à des dizaines de millions d’exemplaires et portée à l’écran, la série « Left Behind » de Lahaye et Jenkins, publiée à partir de 1995, amplifia le phénomène lancé par Lindsey.2 Malgré leur popularité et leurs conséquences, ces idées demeurent peu connues dans nos pays, non seulement du grand public, mais également de nombreux spécialistes des États-Unis.

Tessier retient la définition du sionisme chrétien comme étant « une action politique, nourrie par des engagements spécifiquement chrétiens, visant à soutenir ou à préserver le contrôle juif sur la zone géographique qui comprend aujourd’hui Israël et la Palestine » (15–16). Pourtant, malgré l’article défini du titre du livre, tous les chrétiens, même évangéliques, ne soutiennent pas le sionisme politique. Comme le rappelle aussi Tessier, nombreux furent les Juifs réticents ou même opposés aux idées de Herzl et à la création d’un État d’Israël par le politique et la violence. C’était, à leurs yeux, usurper le rôle du Messie. Chaïm Potok l’avait magnifiquement illustré dans son roman « L’Élu ». Ces désaccords existent encore aujourd’hui.
En outre, si l’on peut parler d’une alliance « méconnue » en francophonie entre certains Juifs et évangéliques, elle a été abondamment commentée en anglais et, de plus en plus, mais moins systématiquement, il est vrai, en français. On lira, par exemple, avec des accents divers, Luca2011, Celin2011, Pous2018, et les nombreuses contributions de Frédéric Encel, Sébastien Fath, André Gagné, Philippe Gonzalez, etc. L’intérêt du livre de Tessier, révision d’une thèse d’histoire, est d’être abondamment documenté, de nous porter jusqu’à l’année 2026 et d’inclure le Canada, sur lequel se concentrait la thèse initiale, un pan de cette histoire que je ne connaissais pas.
Le livre se focalise sur les États-Unis et le Canada depuis le XIXe siècle. Le premier chapitre sur « l’Angleterre, Israël et la Bible » est donc assez court. De nombreux travaux sur le sujet commencent avec la Réforme ou, plus souvent, au XIXe siècle au Royaume-Uni. Les racines du sionisme chrétien remontent pourtant à l’aube du Christianisme. Dès le Moyen-Âge, on évoque déjà sporadiquement la restauration d’un royaume juif en Palestine. Le sionisme chrétien n’est donc pas simplement une réponse aux évènements des deux derniers siècles. Il puise à de lointaines sources religieuses, ce qui devrait inciter à en relativiser certaines explications réductionnistes et à en explorer d’autres, plus fécondes peut-être.
Le récit prend de l’ampleur avec le XIXe siècle. Tessier souligne à juste titre que les alliances entre certains mouvements sionistes chrétiens et juifs ont souvent été, et le sont encore, contre nature, les raisons et objectifs mobilisant les uns et les autres étant parfois même contradictoires. Le rêve de certains dispensationalistes de la construction d’un troisième temple à Jérusalem et de la conversion massive des Juifs au christianisme n’est évidemment pas au programme du gouvernement de Netanyahu.
Tessier documente le basculement de certains pans du christianisme anglo-saxon (catholiques, protestants « libéraux », fondamentalistes, évangéliques, etc.) en faveur de différentes versions d’un sionisme chrétien politique au cours du vingtième siècle. Darby et Scofield n’étaient pas sionistes dans le sens contemporain du terme (67, 269). Il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que se cadenasse l’alliance entre certains fondamentalistes évangéliques nord-américains, pour qui le soutien à Israël sera dorénavant non négociable, et ce qui deviendra la droite sioniste juive au pouvoir aujourd’hui. Avec l’inerrance biblique, le soutien actif à Israël est devenu pour beaucoup l’un des marqueurs identitaires d’une authentique foi évangélique (297).
De nombreux auteurs l’ont déjà mis en évidence, et Tessier le souligne à nouveau par de multiples exemples, le sionisme chrétien fait depuis longtemps l’impasse presque complète sur la présence et le sort d’une large population en Palestine, qui compte pourtant de nombreux chrétiens. C’est ce qu’on appelle le mythe du pays vide, rendu célèbre par la phrase « une terre sans peuple et un peuple sans terre » (81) attribuée à Alexander Keith.3 Cette occultation, dénoncée à maintes reprises même au sein du judaïsme, se retrouve déjà chez Chateaubriand, Lamartine, etc. (voir Encel2005; Pous2018, 32–42) Aujourd’hui encore, malgré de nombreuses déclarations et interpellations fraternelles de chrétiens en Palestine, rien n’a changé.
Le politique se nourrit de convictions et croyances religieuses (13). Delumeau le disait déjà à propos de l’Angleterre d’autrefois : « … Il est essentiel d’apercevoir que les facteurs théologiques jouèrent un rôle majeur dans l’histoire politique anglaise du XXVIIe siècle. Faute de quoi on passe à côté de ce que fut la vie même de l’époque. » (Delumeau1995, 250–251) Il en va de même aujourd’hui pour les États-Unis. Sutton a récemment tenté de le démontrer. Mais il ne s’agit pas uniquement de penser le religieux pour comprendre la vie aux États-Unis, il s’agit aussi d’ainsi en illuminer leur politique étrangère. Exemple significatif, Sutton rapporte que, selon Madeleine Albright, secrétaire d’État de 1999 à 2001 sous Clinton, la série « Left Behind » avait affecté sa collaboration avec les Nations Unies et déstabilisé le processus de paix aux Moyen-Orient. On ne peut prétendre déchiffrer la politique nationale et étrangère des États-Unis si l’on ne perçoit pas la place qu’y occupent les évangéliques.4
Il faut que les gens comprennent qu’aux États-Unis, ce sont les chrétiens évangéliques qui constituent le pilier du soutien à Israël … Certaines des critiques les plus virulentes à l’égard d’Israël émament des Juifs américains.
Ron Dermer, ancien ambassadeur d’Israël aux États-Unis.
Il faut aussi le rappeler, le sionisme chrétien s’appuie fréquemment pour se justifier sur des textes de l’Ancien Testament déployés sans tenir compte de leur contexte ou du fil narratif des Écritures.5 Or, de nombreux textes du Nouveau Testament évoquent la saga d’Abraham ou d’autres passages de l’Ancien Testament mobilisés par le sionisme chrétien et en ébranlent la logique. De fait, il est bien souvent un christianisme sans Christologie aveugle au basculement et à l’élargissement inaugurés par le Nouveau Testament.
Il revendique également la maîtrise du temps et de l’histoire (12). Après la résurrection, le Christ avait répondu aux Apôtres qu’il ne leur appartenait pas de connaître les projets de Dieu pour Israël. Avançant dans l’inconnu, ils annonceront l’évangile « jusqu’aux extrémités de la terre » (Actes 1.5–8). Il leur faudra apprendre péniblement que cela impliquerait une révision en profondeur de leur particularisme juif et une relecture des textes de l’Ancien Testament, comme l’illustre la longue discussion au Concile de Jérusalem (Actes 15).6 Les fondamentalistes évangéliques ont, eux, estimé avoir discerné les échéances divines et ont dès lors pris l’initiative d’accélérer l’histoire, quitte à prendre les choses en main (262). L’histoire à perdu de son épaisseur et de son mystère. Les évènements ne sont plus que des signes confirmant un passé imaginaire et un avenir fantasmé. Une lecture parfois incohérente et incompréhensible des Écritures a pourtant convaincus ces chrétiens de la transparence des voies divines, si clairement tracées à leurs yeux qu’ils ne peuvent ni ne veulent s’en écarter pour être le prochain de l’autre et ainsi accomplir la Loi.
Le fondamentalisme chrétien n’est pas le seul mouvement à soutenir le sionisme politique ou même un sionisme d’inspiration chrétienne, mais c’est sur ce pan du christianisme qu’avec une abondante documentation se concentre Tessier. Signalons toutefois que, si le livre est heureusement accompagné d’une bibliographie et d’un index des noms, ce dernier ne reprend que les occurrences des noms dans le corps du texte, pas dans les notes de bas de page. Cela rend parfois le repérage des auteurs mentionnés laborieux. Certaines données bibliographiques sont aussi parfois vagues ou imprécises, des ouvrages sont cités, mais pas les pages à consulter. On trouve également ci et là quelques répétitions. Écueils, inévitables dans un ouvrage de cette longueur et si fouillé.7
Les feux du Moyen-Orient ne semblent guère près de s’éteindre. Nombre de données historiques, géopolitiques et religieuses sont bien sûr à prendre en considération quand on parle d’Israël et des conflits au Moyen-Orient. Tessier se concentre sur une dimension souvent méconnue ou négligée de ce nœud gordien. Maintes questions de philosophie et d’histoire politique, de lecture des Écritures et d’historiographie doivent donc être laissées à d’autres. Il ajoute en tout cas de manière heureuse au dossier d’une mouture du sionisme chrétien et de ses conséquences aux États-Unis et dans le monde. Un livre important à consulter avec d’autres textes pour découvrir ce phénomène ou se mettre à jour.
Notes
- Distinguer fondamentalistes et évangéliques demeure un défi. Voir Marsden 290–294. Sa boutade selon laquelle un fondamentaliste est «an evangelical who is angry about something» est devenue célèbre (Marsden2022, 291). On n’oubliera pas que tous les évangéliques ne sont pas fondamentalistes ni tous les fondamentalistes évangéliques. On évoque souvent pour définir les évangéliques les quatre critères présentés par Bebbington (conversion, activisme, biblicisme, crucicentrisme; 1989 5–17, voir aussi 273–274). Pour des raisons trop longues à détailler ici, j’estime depuis longtemps l’utilisation de ces critères inopérante et contre-productive. On oublie que Bebbington écrit en historien du religieux au Royaume-Uni et aux États-Unis ! Je doute fort que sa nomenclature ait été utile pour évoquer les évangéliques dans d’autres parties du monde à l’époque et, c’est mon expérience, qu’elle le soit aujourd’hui. ↩︎
- Lindsey et Lahaye avaient étudié au Dallas Theological Seminary, fer de lance historique du dispensationalisme, que cette faculté professe encore, même si dans une version révisée par rapport à ses origines. N’est-il pas des cas où il faut jeter le bébé avec l’eau du bain? Cette faculté exercera une grande influence directe en francophonie par nombre de ses diplômés qui y deviendront missionnaires, mais aussi indirecte, notamment par la traduction de nombreux ouvrages de ses enseignants. Voir Prins 2025. J’ai déjà évoqué l’influence évangélique anglophone en francophonie à plusieurs reprises. Voir Ochsenmeier 2002, 12–14, 20–22 et, lors de mon opposition à la venue de Franklin Graham à Bruxelles en septembre 2025, La Libre Belgique du 25 septembre 2025. ↩︎
- Le slogan « A land without a people for a people without a land» n’est en réalité pas de Keith (voir The Land of Israel, 34), mais provient d’une recension de son livre dans The United Secession Magazine (Edinburgh), vol. 1, p. 187–192, 1844, la phrase se trouve page 189. On rencontre déjà une phrase similaire dans un sermon de Richar Watson dans le volume 8 des œuvres de Richard Watson (page 402), mort en 1833. «There is a people without a country, and a country without a people.» Voir l’article de D. Muir. ↩︎
- «Whatever the future holds, we cannot understand the United States without understanding the faith that built it» (Sutton2026, 15). Les propos de Madeline Albright sont rapportés à la page 537 et proviennent de Albright2006, 134-136. L’influence des livres de Linsdey et Lahaye-Jenkins sur la politique des États-Unis envers Israël est mentionnée dans de nombreux travaux. ↩︎
- Voir Bray 1993 et plus récemment, avec des perspectives différentes, Neuhaus 2026 et Hely Hutchinson 2026. ↩︎
- Sur cela, voir Ochsenmeier 2022. ↩︎
- Quelques exemples : références sans pages pertinentes (66 n. 3 ; 81 n. 22 ; 97 n. 1; 221, n.7), répétitions (207 n. 83/220 n. 5 ; 217/224 ; 237/257). ↩︎
Bibliographie
À ceux qui découvrent cette histoire, je conseillerais de commencer par la lecture de Michaël de Luca2011. L’article offre un résumé de nombres de données de base.
Albright, Madeleine Korbel et William Woodward. The Mighty and the Almighty: Reflections on America, God, and World Affairs. New York: HarperCollins, 2006.
Bebbington, D. W. Evangelicalism in Modern Britain : a History From the 1730s to the 1980s. London; Boston: Unwin Hyman, 1989.
Belin, Célia. Jésus est juif en Amérique : droite évangélique et lobbies chrétiens pro-Israël. Paris : Fayard, 2011.
Bray, Gérald Bray. « Les promesses faites à Abraham et la destinée d’Isaël ». European Journal of Theology, 1993 (2)/2: 163–173 (pdf).
de Luca, Michaël, « Le développement historique du « sionisme chrétien » moderne». La Revue réformée 259, 2011.
Encel, Frédéric. «Le sionisme chrétien : paroles de romantiques, épées de combattants, influence d’évangélistes». Hérodote 119, no. 4 (2005): 41–47.
Hely Hutchinson, James. «Théologie biblique du pays promis». Evangile21, 2026
Keith, Alexander. The Land of Israel According to the Covenant with Abraham, with Isaac, and with Jacob. Edinburgh: William Whyte and Co., 1844.
Lindsey, Hal et Carole C. Carlson. The Late Great Planet Earth. Grand Rapids: Zondervan, 1970. En français Lindsey, Hal et Carole C. Carlson. L’agonie de notre vieille planète: Vue d’ensemble des prophéties extraordinaires concernant notre génération. Braine-l’Alleud: Éditeurs de Littérature Biblique, 1975.
Marsden, George M. Fundamentalism and American culture. Third edition. New York, NY, United States of America: Oxford University Press, 2022.
Neuhaus, D. (2026). «Le “sionisme chrétien” n’est pas chrétien». Études, 4337(5), 71–80.
Ochsenmeier, Erwin. «Antioch as a Church Planting Community: Revisiting Barnabas and Paul’s Departure in Acts 13:1–4». Neotestamentica 56, no. 2 (2022): 317–336.
Ochsenmeier, Erwin. «Parler d‘Évangile en Europe : Entre discours et réalité». Hokhma 84, (2003): 2–23.
Pous, Jacques. L‘invention chrétienne du sionisme : de Calvin à Balfour. Comprendre le Moyen-Orient. Paris: L’Harmattan, 2018. Voir aussi pour la période suivante Pous, Jacques. Palestine (1917–1949) : Figures d’un colonianisme de remplacement. Comprendre le Moyen-Orient. Paris: L’harmattan, 2023.
Prins, Aaldert. From Hope to Hardship: The Missionary Dreams and Disappointments of the Belgian Gospel Mission 1918–1962. Leuven University Press, 2025.
Sutton, Matthew Avery. Chosen Land: How Christianity Made America and Americans Remade Christianity. New York: Basic Books, 2026.
P.-S. Pour écrire cet article j’ai acheté le livre et n’ai eu aucun contact avec l’auteur ou la maison d’édition.